Une histoire de la Normandie vinicole - Histoire du vin en Normandie
- Madame De la Grappe

- 20 janv.
- 9 min de lecture
Ce n’est un secret pour personne : la vigne fait son grand retour en Normandie ! Cette terre de cidres, qui fut jadis terre de vins, tire son épingle du jeu climatique en renouant avec un passé viticole qui remonte… à pas si loin, finalement ! Comme d’autres avec lui (le breton, le francilien, le nordiste et j’en passe), le vignoble normand rêve de transformer l’exercice du petit hobby de jardinier curieux à celui de vrai vignoble professionnel, avec ses appellations, ses règles de culture et d’élaboration, son encépagement et, en définitive, ses vins bien à lui !
La sommellerie de demain devra compter sur le renouveau de ces vignobles. Prenons un temps d’avance et partons à la découverte de ce qui sera demain l’un des incontournables de nos caves.
Cap à l’Ouest, dans les vignes de Normandie, en faisant un bond de 10 siècles en arrière…

Les origines antiques de la vigne en Normandie
L’histoire de la vigne en Normandie se compte en siècles. Si cet état de fait, largement documenté, peut surprendre aujourd’hui, il n’a pourtant rien d’étonnant : le territoire a vu passer sur son sol nombre de civilisations, qui toutes ont cultivé la vigne et contribué à son expansion après que celle-ci fut introduite dans l’Antiquité, par les peuples méditerranéens (romains, étrusques et autres Grecs ou Carthaginois). Dans la Gaule romaine, la vigne a effectivement largement gagné du terrain, au nord, sous l’impulsion des différentes peuplades et tribus qui l’occupaient (pensons par exemple aux Allobroges, qui nous ont laissé de superbes vignes à cheval entre l’Ain et la Savoie).
Si, aux premières heures de l’Antiquité, la vigne et le vin sont une affaire essentiellement méditerranéenne, il est reconnu qu’assez rapidement, les techniques de culture et de production seront maîtrisées, et même profondément développées et améliorées, par un nombre conséquent de peuples et communautés par-delà les frontières méridionales.
Les premières traces historiques de la vigne en Normandie
Pour ce qui est de la Normandie, les premières traces formellement identifiées de la vigne dateraient, selon les sources, de la fin de l’Empire romain d’Occident (donc vers la fin du Ve siècle) ou, plus vraisemblablement, des premières heures du Moyen Âge classique, donc entre le XIe et le XIVe siècle. Certains auteurs prêtent également à Grégoire de Tours, évêque et historien du haut Moyen Âge ayant vécu sur les deux derniers tiers de l’an 500, la mention de vins normands. Vous noterez que la fourchette d’estimation, plus proche de la fourche, est très large ! Toutefois, un élément vient renforcer l’hypothèse du XIe siècle comme véritable période de naissance du vignoble normand : l’Optimum climatique médiéval. Un réchauffement climatique ayant couru du Xe au XIVe siècle, et grâce auquel on peut raisonnablement imaginer que la vigne trouva, sur les terres normandes, une météo plus propice à son épanouissement.
Le rôle central de l’Église dans l’essor du vignoble normand
Outre ce fait climatique, c’est bien évidemment la progression du christianisme, dont la liturgie nécessite quantité de vins, qui a transformé le paysage du duché de Normandie, dont la vigne recouvre la plupart des coteaux dès l’An Mil. Favorisée par la conversion du roi Clovis, baptisé en 496, l’Église au Moyen Âge se déploie avec un dynamisme remarquable, entraînant la construction de cathédrales, abbayes, monastères, qui tous disposent de leurs propres vignobles pour satisfaire les besoins liturgiques. La Normandie n’échappe pas à la règle de l’époque : une église = une vigne, et quelques-unes de ses plus fameuses abbayes seront à l’initiative des plus notables vignobles normands. Ainsi, l’abbaye de Jumièges a impulsé, dans le département de la Seine-Maritime (76), le vignoble de Conihout (qui n’avait pas bonne réputation) et celui de Saint-Pierre d’Autils, situé dans l’actuelle commune de La Chapelle-Longueville, dans l’Eure (27). Sur les coteaux d’Argences, d’Avranches, de Vernon, de Giverny, la vallée de la Seine, et bien d’autres, se dessinaient alors les contours d’un vignoble qui va perdurer pendant plusieurs siècles et profiter de sa position géographique, au carrefour de puissants royaumes qui vont considérablement animer l’époque médiévale.
Un vignoble au cœur des échanges médiévaux
Avec l’Angleterre au nord, l’Aquitaine à quelques kilomètres, le duché de Normandie jouxte celui de Bretagne, le comté d’Anjou et celui de Flandres. Le territoire royal, concentré autour de Paris et sa petite couronne actuelle, est directement accessible via la Seine, dont l’embouchure donne sur les côtes de Grâce et d’Albâtre, aux environs de l’actuelle Rouen. Avec ça, notons les régulières incursions des peuples du Nord (les fameux “Vikings”, comme on les appelle par vulgarisation) : cela vous donne une idée de l’effervescence dont le vignoble normand a pu profiter pour valoriser sa production. Si bien qu’au XIIIe siècle, la profession de vigneron se généralise sur tout le territoire normand, à l’image de Ménilles, dans l’Eure (27), où les vignerons représentent l’écrasante majorité des actifs. Toutefois, les vignobles restent de superficies modestes et la polyculture semble être le modèle dominant.
Le XIIIe siècle : apogée et reconnaissance des vins normands

De nombreuses transformations dans la société médiévale vont également concourir au développement du vin normand, à commencer par la démocratisation de la consommation du vin, qui n’est plus l’apanage du clergé, des nobles et des seigneurs au XIIIe siècle. Le peuple, les gens du commun comme on les appelle, consomme aussi du vin, et une partie de la production est d’ailleurs réservée aux plus démunis. De plus, l’eau étant alors impropre à la consommation, le vin apparaît comme une boisson du quotidien, celle de l’hydratation.
Le XIIIe siècle apparaît donc comme l’âge d’or du vignoble de Normandie, dont certains récits de l’époque nous sont parvenus et témoignent de son existence. Prenez La Bataille des Vins, de Henri d’Andeli. Ce long poème datant des années 1200 relate une grande dégustation de plusieurs vins blancs du royaume de France (mais pas que) par le roi Philippe Auguste. Considéré comme l’une des premières ébauches de classement œnologique, ce commentaire de dégustation de plus de 200 vers fait mention du vin d’Argences… mais de piètre façon, celui-ci étant jugé indigne à la dégustation. Heureusement pour elle, la Normandie compte toutefois des crus fameux : Nonancourt, Marcilly, Ézy, Saint-Pierre d’Autils (dont les armoiries arboraient deux grappes de raisins) ou encore Ménille, particulièrement réputé. Les vins normands profitent d’une position géographique privilégiée qui facilite les exportations. En effet, le duché normand se trouve sur l’itinéraire des Vénitiens et des Génois, deux grandes puissances économiques de l’époque, tandis que seule la Manche le sépare du royaume d’Angleterre, grand consommateur de vins.

L’influence anglaise et le début du déclin du vignoble normand
Le royaume d’Angleterre représente donc une formidable opportunité pour le vignoble normand. Pourtant, c’est en partie lui qui sera responsable de son premier déclin significatif. Pour être exhaustif et précis, il faudrait se replonger dans la passionnante et tumultueuse histoire des Plantagenêt ; aussi je vous propose de la faire courte et de retenir qu’en réunissant sous la même couronne les duchés et comtés de tout le littoral atlantique, de la Normandie à l’Angleterre, l’Empire Plantagenêt dispose d’une liberté d’action sur un territoire très vaste. C’est tout naturellement qu’au gré des besoins politiques et diplomatiques de l’époque, les souverains de la maison Plantagenêt favoriseront les vins d’Anjou, de Gascogne, ou encore de Bordeaux, au détriment des vins normands, qui ne peuvent plus jouir de leur simple atout de proximité géographique (donc de plus faibles coûts de transport). Les taxes pèseront lourdement sur les productions vinicoles normandes, peinant à s’exporter à l’est, vers les terres, ce qui contribuera à fortement fragiliser le vignoble.
Le Petit Âge Glaciaire et la disparition progressive du vignoble
Enfin, un dernier élément vient achever ce triste tableau : le climat, toujours lui. Ce qui avait lancé le succès de la viticulture en Normandie a, quelques siècles plus tard, largement participé à son déclin, en raison de considérables chutes de températures qui se sont installées sur une période de plusieurs siècles, constituant une ère climatique identifiée sous le terme de Petit Âge glaciaire. Bien qu’il eût de lourdes conséquences sur l’ensemble du globe, il fut particulièrement dévastateur sur les côtes atlantiques nord, et donc sur le vignoble normand. Face à quoi, la concurrence accrue des vins de Bourgogne, d’Île-de-France et de Champagne, servis et appréciés à la table du roi, entérine la mort du vignoble normand, comme en témoignent par exemple les vers d’Olivier Basselin, poète et auteur normand de nombreuses chansons à boire, qui condamne le vin d’Avranches dans l’une d’elles. Ajoutons à cela une violente disette qui accabla le pays dans la seconde moitié du XVIe siècle, que l’on attribue entre autres à la surabondance des vignes au détriment d’autres cultures plus nourricières, et nous comprenons qu’il y avait peu de chances pour que la belle histoire perdure…
Le sursaut des guinguettes et la lente érosion des surfaces viticoles
Pourtant, la vigne normande ne s’avoue pas vaincue. Elle persiste et connaît un rebond dans le courant du XVIIIe siècle, grâce à l’apparition d’un nouveau marché qui s’ouvre aux vins normands : les guinguettes. Se développant au rythme de l’agrandissement de la banlieue parisienne dès le XVIIe siècle, ces cabarets d’un nouveau genre nécessitent d’importants volumes de vins pour satisfaire une clientèle fêtarde et assoiffée (notons par ailleurs qu’elles doivent leur nom, selon certaines sources, au petit vin blanc francilien que l’on y servait, le guinguet). La Normandie toute proche, à l’instar des vignobles d’Île-de-France ou du Nord, se place alors comme partenaire de premier choix, profitant de la Seine, qui la traverse, pour le transport de ses vins, qui de surcroît correspondent particulièrement aux goûts de cette époque. Car oui, curieusement, ces petits vins trop acides ou aigrelets, de faible degré d’alcool et d’aromatique simple, étaient particulièrement appréciés par la clientèle des guinguettes. Dans ces lieux de fête où l’on pouvait se restaurer d’une cuisine simple et populaire, au rythme des bals musette, le vin est à l’image de l’ambiance qui règne : simple, accessible, joyeux… et vif.

Ainsi, la vigne n’a pas encore totalement disparu à l’aube et au lendemain de la Révolution française : les cartes de Cassini, dans les années 1670, font encore mention de vignes à différents points du territoire normand, tandis que les vallées de l’Eure, de l’Avre et de la Seine présentent encore quelque 1 500 à 2 000 hectares de vignes (plus ou moins l’équivalent du vignoble du Jura) aux dernières heures des années 1750. Un chiffre qui retombera à à peine plus de 1 000 hectares, un siècle plus tard, pour de faibles rendements (20 hL/ha). Une baisse de production vinicole qui fait le jeu du cidre, dont le succès ne cesse de croître à cette époque, au point de chasser le vin par-delà les frontières normandes. De vastes campagnes d’arrachage seront ainsi lancées dans le courant des années 1780.
Quelques notes et documents nous permettent toutefois d’apprécier les derniers sursauts de ce vignoble : les travaux de l’abbé Cochet, en 1844, qui se prend de passion pour l’étude de la viticulture en Normandie, ou encore Jules Guyot, éminent œnologue du XIXe siècle ayant joué un rôle considérable dans l’histoire du vin français, qui atteste de la beauté des vignes des coteaux de Vernon.
Le XIXe siècle : abandon progressif et disparition du vignoble normand
Malheureusement, sous le poids de la concurrence et des pressions économiques, la vigne peine à retrouver sa splendeur médiévale et décline franchement aux premières heures du XIXe siècle. Les vignerons, fatigués de se battre avec leur maigre production, forcés de cumuler plusieurs métiers (vignerons-boulangers, vignerons-tisserands, etc.), se tournent vers des cultures plus rentables : céréales, bovins, fruitiers, etc. L’industrie textile connaît également un véritable foisonnement dans la région, impulsant les reconversions, et l’industrialisation du pays entraîne un vaste exode rural, conséquence de quoi les paysans restés sur le sol normand se concentrent sur les terres cultivables les plus fructueuses.
Finalement, la Normandie connaîtra le sort de bon nombre de vignobles septentrionaux, depuis disparus ou ayant frôlé la totale extinction : l’arrivée du train, permettant aux vins du Sud (Languedoc en tête) de percer des territoires jusqu’alors trop lointains, et la crise du phylloxéra, qui décima presque l’intégralité du vignoble européen. La succession de deux guerres mondiales, ayant sérieusement abîmé les paysages de France, finira d’enterrer le vignoble normand.

Les dernières bouteilles et la renaissance contemporaine du vin normand
Les dernières traces de vins normands commercialisés après la Seconde Guerre mondiale remonteraient aux années 1970, signées par le vigneron Charles Oldra, à Saint-Pierre-d’Autils, et produisant le Véritable Saint-Pierre, grand vin des coteaux d’Autils.
Il y a donc une cinquantaine d’années, un vignoble ayant traversé plus de dix siècles d’histoire et abreuvé de grandes tables royales a failli tomber définitivement dans l’oubli. C’était sans compter sur ses discrets fidèles, qui ont préservé et perpétué la tradition vinicole normande, et ont pu profiter d’un grand coup de projecteur en 1995 par la renaissance d’un petit vignoble prometteur, dans la vallée de la Dive, à l’initiative de Gérard Samson : Les Arpents du Soleil.
Nous entrons alors dans l’histoire contemporaine du vin de Normandie. Une renaissance que je vous invite à découvrir au prochain épisode !


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